22 Avril 2024
Marcelle Abadie reçoit dans l'appartement où elle vit, à Pantin, en Seine-Saint-Denis. A 104 ans, cette femme encore énergique et engagée se rappelle son émotion, en apprenant qu'elle va enfin pouvoir voter. Elle a alors tout juste 24 ans : "J'étais contente ! Mais j'étais impressionnée. Je n'étais plus une gamine, je devenais une femme, parce que j'allais voter", se souvient la vieille dame. "Nous étions ulcérées de ne pas avoir ce droit", rapporte pour sa part Simone Thomas "103 ans et demi", tient à préciser la centenaire qui vit dans une résidence séniors à Issy-les-Moulineaux.
"Je suis allée voter, bien sûr", confie Simone, "mais c'était difficile. Nous avions encore des tickets de rationnement, de grandes difficultés au quotidien." Le premier scrutin, ces élections municipales du 29 avril 1945, se déroulent dans une France encore largement meurtrie par plusieurs années de guerre et d'occupation.
"Et puis j'avais peur", se rappelle Marcelle, "peur de me tromper, peur de mal faire". Celle qui est alors encore une jeune femme demande à son mari des conseils : "Il m'a répondu que j'écoutais la radio comme lui, que je pouvais avoir mon avis et mon choix. Il a refusé de me dire pour qui il votait et que je devais me débrouiller."
Dans la France de l'après-guerre, la politique reste un domaine d'hommes. Marcelle et Simone ont entendu ces discours durant toute leur adolescence. A tel point que l'abstention des électrices reste pendant quelques années plus importante que celle des électeurs. Malgré les efforts déployés par Marcelle pour convaincre ses voisines, rares sont celles qui vont voter se souvient la Pantinoise : "Je leur ai dit que je ne comprenais pas leur choix, qu'il fallait apprendre la politique. Mais elles ne m'ont pas écouté, elles n'ont jamais voté."
Même chose dans les cercles que côtoie Simone : "Nos maris discutaient de politique lors des dîners et se disputaient, cela nous faisait rire", raconte t-elle dans un sourire, "mais nous en parlions beaucoup moins, nous les épouses. Une femme, quand même, commençait à organiser des cercles de dames." Dès 1945, lors des élections législatives du mois d'octobre, 33 femmes sont élues députées.
Depuis ce vote inaugural, les deux femmes n'ont jamais cessé de voter, impossible de rater un scrutin. Elles sont d'ailleurs toutes les deux prêtes pour les élections européennes du 9 juin prochain. Et toutes deux peinent à comprendre les abstentionnistes. "Ils attendent trop et sont déçus. Alors ils ne votent plus, ils ont l'impression de perdre leur temps en allant voter. Et pourtant non, c'est sacré", défend Marcelle, avec ardeur. Et même si elle n'arrive plus à lire sa carte d'électrice, faute de bons yeux, la centenaire marchera quelques centaines de mètres pour se rendre au bureau de vote dans deux mois. Impossible de louper ce rendez-vous électoral.
Je n'ai manqué un vote qu'une seule fois à cause
d'une hospitalisation non prévue .
Même si parfois je suis indécise sur le choix,
je continuerai à aller voter
puisque c'est un droit,
mon droit!
Bon mardi!